Article de Corinne Lepage : La Bourse a toujours aimé le son du canon

Posted on septembre 19, 2011

0


Tout le monde connait cette anecdote concernant la bataille de Waterloo et comment un banquier arrondît sa fortune en sachant quelques heures avant les autres l’issue de cette ultime rencontre. Tout le monde connaît aussi cet adage boursier qui veut qu’ « on achète au son du canon ». C’est donc peu dire que les marchés financiers aiment bien le fracas et les périodes d’instabilité. Et quand le tumulte n’est pas suffisant, certains trouvent nécessaire de l’alimenter : c’est ainsi que naît « la rumeur boursière » dont nous avons vu les effets dévastateurs le mois dernier. Certes, la tourmente dans laquelle ont été prises deux banques françaises n’explique pas à elle seule la plongée simultanée et brutale de toutes les bourses mondiales. D’autres éléments plus « tangibles » en sont la cause, mais peut-on réellement considérer comme tangible, l’évolution d’une notation établie par une agence, dont les méthodes ont démontré par le passé qu’elle était faillible et qui, dans le cas présent, à savoir la dégradation de la note financière de la dette publique des Etats-Unis, semble avoir fait preuve d’une légèreté bien coupable.

Et si les notations établies par ces agences participaient de la rumeur ? Cela voudrait dire que le marché des valeurs financières a réellement perdu ses valeurs morales mais avec des « Si », ne fait-on pas aussi de la politique fiction, qui, à sa façon, participerait de cette rumeur ?

Dans la période actuelle, on est pourtant bien obligé de poser des hypothèses tellement les stratégies des uns et des autres paraissent tortueuses et obliques. En se limitant aux seuls faits, il est indéniable que les Etats-Unis possèdent un potentiel impressionnant et ne sont pas près de déposer le bilan. En se limitant aux seuls faits encore, les pays européens, pris globalement, sont dans une situation aussi solide que leur allié atlantique. En se limitant aux seuls faits toujours, la Chine est dans une position de plus en plus solide.

Mais en se limitant aux seuls faits, les Etats-Unis souffrent depuis quelques années déjà de deux déséquilibres graves, des déficits budgétaires qui se sont creusés lors de la précédente présidence et ne font que s’amplifier sous celle-ci, du fait notamment de guerres coûteuses, et surtout d’un déficit de sa balance commerciale due à la désindustrialisation de son économie. Il est vrai que les Etats-Unis bénéficient d’un statut tronqué en raison du fait de la facilité que leur donne le rôle de monnaie de référence du dollar

Mais en se limitant aux seuls faits encore, l’Europe souffre depuis plusieurs années d’un déséquilibre grave : le système monétaire de la zone euro ne s’appuie ni sur une politique économique commune, ni sur une politique budgétaire et fiscale commune,  ce qui rend cette monnaie extrêmement fragile, d’autant plus délicate que les règles de gouvernance de la zone euro ne permet pas des réactions rapides et décisives.

Mais en se limitant aux seuls faits toujours, la Chine souffre depuis plusieurs années de plusieurs déséquilibres, économiques d’abord, qui ailleurs seraient perçus comme des forces mais dont le cumul en font de facto des points de faiblesse, sociaux et territoriaux ensuite entre les zones littorales très développées et des provinces intérieures restées au siècle précédent.

En se basant sur les seuls faits, les analystes accumulent donc des données parfaitement contradictoires. Et c’est sur ce contraste que la rumeur va pouvoir grandir et prospérer puisque tout devient plausible.

Et si dans ce grand jeu planétaire qui s’est mis en place bien avant la crise financière de l’été 2008, l’enjeu essentiel était la lutte pour la suprématie mondiale entre la Chine et les Etats-Unis et que l’Europe ne joue plus depuis ce temps qu’un rôle de comparse, utile et encombrante à la fois ? Et si dans ce duel, la tactique de la Chine, qui actuellement a le plus d’atouts en main, était de nous rejouer le combat des Horace contre les Curiace ? Les Etats-Unis et l’Europe sont encore forts mais déjà blessés. Le plus fragile des deux est évidemment l’Europe, ou plutôt devrais-je dire, les Etats européens, qui, pris séparément, ne résisteraient pas longtemps face à une attaque concertée de puissances financières. Et si, profitant de la puissance financière que lui donnent des années d’excédents accumulés, la Chine, ayant parfaitement assimilée les règles du jeu du capitalisme financier, jouait la déstabilisation successive des pays de la zone euro ? Elle y aurait intérêt : d’une part, en mettant sur la touche l’Europe, elle se débarrasse d’un souci pour se focaliser sur l’adversaire principal et d’autre part, tant qu’à déstabiliser une monnaie pour ne pas avoir à revaloriser la sienne, autant ne pas s’en prendre trop directement au dollar, alors qu’elle détient une grande partie de la dette extérieure de ce pays.

Et si derrière cette bataille monétaire, il y avait une autre bataille tout aussi farouche, pour s’emparer des véritables acteurs de l’économie mondiale : les entreprises mondialisées ? Et là, les opérateurs sont nombreux : bien sûr les fonds souverains et on retrouve ici les fonds souverains chinois ou leurs pseudopodes de Hong-Kong et ils ne sont pas les seuls, mais aussi les opérateurs plus classiques sur les marchés financiers, fonds de placement et autres opérateurs financiers dont les liquidités cherchent un emploi. Sentant venir la fin de l’économie casino, certains se disent qu’après tout, investir dans l’économie réelle est peut-être un bon placement, mais encore faut-il en faire baisser le prix pour que l’affaire reste rentable.

Avec des « Si », on peut donc écrire beaucoup de choses dont la plupart paraissent vraisemblables. Le meilleur moyen de mettre fin à ces petits jeux, amusants pour l’esprit, mais peu productifs n’est-il pas en fin de compte d’en tarir la source ?

En premier lieu, il s’agit donc de mettre fin à ces déséquilibres qui nourrissent la rumeur : il faudra que ces questions, la balance commerciale chinoise, l’équilibre budgétaire américain, la gouvernance de la zone euro soient sur la table au Sommet du G8/G20 de Cannes, début novembre. Cela suppose notamment, pour ce qui nous concerne directement que dès la rentrée, les pays de la zone euro se rencontrent, non pas pour rapetasser l’ensemble mais pour poser les fondements d’un nouvel ensemble économique et monétaire qui ne pourra être que plus fédéral. Cela induit assez rapidement une profonde mutation du Traité et plus tôt nous en poserons les prémisses, mieux cela vaudra.

Il faudra ensuite que les mécanismes qui permettent à la rumeur d’être rentable soient démontés : interdire la vente à découvert sur quelques titres et pendant quelques jours, c’est bien pour tuer « une » spéculation, mais sans effet pour réduire « la » spéculation boursière. Or, sans spéculation qui s’ensuit, la rumeur boursière ne sert à rien.

Passer des mots aux actes en ce qui concerne la transparence des marchés financiers. Dans un discours fameux prononcé à Toulon à la fin de l’été 2008, l’actuel Président de la République avait montré avec des mots très forts, qu’il avait parfaitement compris les enjeux de la sortie de la crise et ce qu’il fallait faire. Trois ans après, on est en droit d’attendre qu’il mette ces propos en pratique, période pré-électorale ou pas.

Publicités